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Outreau pour les chercheurs de vérité

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Les Legrand père et fils : deux pour le prix d’un ! Vraiment ?


Les médias, dans les récits qu’ils ont présentés au public, se sont plus à raconter une histoire à peine croyable, selon laquelle on aurait cherché un « grand », ou le « Grand » qui n’aurait été dénoncé que par des enfants, et qu’au terme de ces recherches, sur la base d’une petite affaire de chéquier, on aurait arrêté un peu par hasard un brave ouvrier et son fils, qui s’appelaient justement Legrand, et on en aurait même trouvé deux pour le prix d’un[1].. Excellent pour un scénario de « justice story », comme on aime, mais dans les faits, leur cas est un peu plus différent.

Daniel Legrand fils avait été condamné à trois ans d’emprisonnement dont un avec sursis lors du procès d’Outreau. Dans la période qui précède le procès en appel, son avocat, Me Julien Delarue, a écrit le 18 avril 2005 à la présidente de la cour d’assises d’appel de Paris, Martine Varin, pour lui demander un complément d’enquête. Selon lui, son client « pourrait avoir été confondu avec une autre personne », selon l’enquête menée par le journaliste de la télévision belge Huercano Hidalgo. Décidément, les journalistes d’investigation ont parfois un rôle déterminant.

La réponse n’a pas traîné, et deux jours plus tard, par la voix de son procureur général Yves Bot, le parquet général de Paris s’est montré favorable à un supplément d’information. L’ouverture du procès en appel sera donc retardé de plusieurs mois !

L’examen du dossier aurait pu suffire pour que la demande de ce supplément d’enquête ne soit pas accordée[2]. Les circonstances dans lesquelles Me Daniel Legrand père a été confondu s’y trouvent consignées avec le plus grand soin comme nous allons le découvrir. Mais ce dossier n’est pas accessible au public, la défense - et la presse qui la suit - en profitent. On assiste alors à une manœuvre qui est sans doute la plus grande farce que la défense n’ait jamais pu faire à la justice : l’hypothèse est faite que les Legrand auraient été cueillis par hasard au cours d’une recherche qui serait fondée sur la déclaration d’un enfant qui aurait mentionné « un grand que je connépant [3]». On aurait alors cherché qui était ce grand, soit le grand ou Legrand, et on serait tombé sur deux individus qui n’auraient rien eu à voir avec l’affaire. « Deux pour le prix d’un » comme se plairont à dire les chroniqueurs.

Ce scénario audacieux semble pourtant des plus improbables. Au moment où il est tenté, la connaissance de l’affaire est largement suffisante pour que cette stratégie soit mise en doute. Le jugement en première instance avait eu lieu, il est bien tard pour introduire cette hypothèse qui oblige à revenir sur beaucoup de choses. Lors des audiences en appel, il faudrait immanquablement faire de multiples contorsions pour persister dans cette approche sans être conduit dans une impasse.

Lors des audiences du procès de Saint-Omer, entre le 4 mai et le 8 juin, les accusés et de très nombreux témoins se sont succédé à la barre. Les Legrand se sont déjà fait interroger le 7 mai et le 14 mai. Tous deux reviendront à la barre le 8 juin. Ce même jour, le journal Le Monde, sous la signature de Acacio Pereira, publie « La tranquille galerie de portraits des accusés d’Outreau » On lit le portrait de cet ouvrier :

« Depuis plus de trente ans, Daniel Legrand travaille comme serrurier. Une vocation pour cet homme de 52 ans, "discret", "réservé", "mari fidèle" et "bon père de famille". On lui reproche d’avoir joué un rôle de premier plan dans l’affaire, celui d’un chef, presque à égalité avec Thierry Delay, principal accusé. Il semble à l’audience pourtant bien éloigné de ce portrait-là. Ses collègues de travail le présentent comme "peureux" et "soumis à l’autorité".»

On peut se douter que si les deux hommes – un « ouvrier sans histoires » et son fils – avaient été trouvés « par hasard », n’ayant rien à voir ni de près ni de loin avec l’affaire, le journaliste se serait fait un devoir de relayer leurs protestations, et pour la presse c’eut été du pain béni. Mais il n’en a rien été à ce stade.

On peut aussi se demander pourquoi un homme cueilli par erreur suite au « bug » d’une enquête aurait eu l’idée, se confiant à un psychologue, de relater le meurtre d’une petite fille auquel il aurait assisté.

En temps normal, une telle ligne de défense aurait été droit dans le mur. Mais dans l’ambiance où se trouvait l’affaire, on pouvait compter sur le fait que les protagonistes aussi bien que le public pourraient y souscrire. De façon plus sérieuse, on peut tirer du dossier une vision fort différente.

Les signes qui prouvent les relations entre les Legrand et les Delay sont en fait très nombreux et sont aussi montrés par les déclarations réciproques :

L’examen de touts les éléments de preuve pourrait être fastidieux, mais il en est une qui aurait pu être prise en considération, celle qui ressort de l’interrogatoire du 17 janvier 2002.


Le jour où Daniel Legrand père a été confondu

Le 17 janvier 2002, dans le cabinet du juge Burgaud, Daniel Legrand entre en compagnie d’une escorte de la gendarmerie. Entrent ensuite Myriam Badaoui, David Delplanque et Aurélie Grenon qui, à l’extérieur, attendait d’être appelée. Myriam Badaoui est assistée de Maître Pouille-Deldicque. Me Roy-Nansion et Me Hamani entreront au cours de la confrontation.

Daniel Legrand affirme ne pas connaître les personnes présentes.

Myriam Badaoui charge Daniel Legrand de faits de viols, chez elle et en Belgique, donne les noms d’autres participants. Elle dit connaître l’homme depuis 1996, donne ses horaires de présence au sex-shop de Boulogne, déclare qu’il dirigeait le réseau pédophile avec son mari, donne des détails sur les relations entre les deux hommes, parle des menaces de mort qui lui ont été adressées « surtout lorsque la petite Zaya a été tuée chez moi ». Elle raconte la destruction des preuves dans sa salle de bains. Elle mentionne Daniel Legrand fils qui venait parfois avec son père, parfois seul.

Daniel Legrand dit que Myriam Badaoui doit le confondre avec quelqu’un d’autre.

Aurélie Grenon Maintient les déclarations qu’elle avait faites lors d’un autre interrogatoire le 18 septembre 2001, et qui mettent gravement en cause plusieurs de ses coaccusés dont Daniel Legrand père. Elle redit les menaces dont elle a fait l’objet de sa part, dit qu’il venait parfois chez les Delay avec son fils.

Daniel Legrand parle d’un coup monté.

David Delplanque maintient lui aussi des déclarations qu’il avait faites précédemment, notamment à l’encontre de Daniel Legrand père qu’il a vu chez Delay une fois avec son fils et deux fois seul. Il parle aussi des graves menaces reçues de sa part : « si tu le dis, on te fera la peau ».

Daniel Legrand évoque un complot.

Subitement, Myriam Badaoui déclare pour le contrer : « M. Daniel Legrand père a un doigt plus court que l’autre à la main droite ».

La déclaration est importante, et le contexte dans lequel elle est intervenue est noté par cette mention :

« M. Daniel Legrand est entré dans le cabinet avant Madame Delay. Lorsque Madame Delay est entrée dans le cabinet il y avait deux rangées de gendarmes mis entre elle et M. Daniel Legrand père de telle sorte à ce que Daniel Legrand père et Madame Delay ne se voient pas.»

Aurélie Grenon apporte spontanément cette précision :

« C’est le troisième doigt de la main droite.»

Une nouvelle mention est alors portée au procès-verbal :

« Entre l’intervention spontanée de Madame Delay et son intervention, Aurélie Grenon n’a pas regardé M. Daniel Legrand.»

Suivie ce cette description du contexte :

« M. Daniel Legrand est entré le premier dans le cabinet, avant Mademoiselle Aurélie Grenon. Compte tenu de la place des escortes, quatre gendarmes ayant été placés de façon décalée sur deux rangées entre M. Daniel Legrand père et les autres personnes mises en examen, Mademoiselle Aurélie Grenon ne peut voir que la tête de M. Daniel Legrand.»

Aurélie Grenon précise alors :

« j’ai attendu qu’on m’appelle en dehors du service de l’instruction et je suis entrée en dernier dans le bureau après M.Daniel Legrand, Madame Delay et David Delplanque.»

Maître Pouille précise :

« Ma cliente a demandé à ne pas rencontrer M. Daniel Legrand et a toujours être séparée, ce qui a été le cas.»

De leur côté, les escortes présentes qui ont pris en charge Madame Delay et M. Daniel Legrand père confirment que Madame Delay n’a pas vu M. Daniel Legrand père avant d’entrer dans le cabinet et que Mademoiselle Grenon n’était pas présente dans le couloir lorsqu’ils sont arrivés avec M. Daniel Legrand père et que celui-ci n’a pas pu les rencontrer avant d’entrer dans le cabinet.

Daniel Legrand est alors obligé de montrer sa main et constatation est faite que son majeur de la main droite est plus court d’un centimètre.


Un supplément d’enquête aux conséquences déterminantes sur l’opinion à la veille du procès en appel

Comment alors douter que les Legrand aient fait partie du petit monde de l’affaire d’Outreau ? Le supplément d’enquête, dans la recherche d’un « Danny Legrand » qui aurait été autre que le « Daniel Legrand » n’a d’ailleurs pas permis de repérer une personne qui puisse correspondre parmi les très nombreux « Legrand » de la région[4] . Le délai apporté par cette enquête aura néanmoins permis que Florence Aubenas puisse accomplir la mission qu’elle s’est donnée : mettre son livre en librairie avant le procès en appel.

La tournure qu’elle donne à son récit, fantaisiste à bien des égards est de nature à influencer le déroulement du procès. Il tombe donc sous le coup de la loi, car « la publication, avant l’intervention de la décision juridictionnelle définitive, de commentaires tendant à exercer des pressions en vue d’influencer les déclarations des témoins ou la décision des juridictions d’instruction ou de jugement est punie de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende [5] ». Mais compte tenu du prestige de l’auteur après sa captivité en Irak et dans le contexte de l’affaire d’Outreau, la loi elle-même semble s’effacer : si ce livre existe, c’est « pour la bonne cause ».

Notes

1 Des émissions de télévision comme « faites entrer l’accusé » ont repris cette version sans aucune réserve.

2 Cette affirmation n’est pas gratuite, elle sera plus tard démontrée lors du procès de Daniel Legrand fils à Rennes, bien que la presse se soit bien gardée d’en rendre compte.Voir la plaidoirie de Me Reviron, avocat de Jonathan Delay.

3 Il voulait en fait parler de l’aîné des fils Marécaux. Le texte de l’enfant, retranscrit tel quel est : « madame marico je ses pas son prénon et aussi le père met je c’est les enfant de madame marico et monsieur marico elle a un fise qui sapelle urbain 32 marico sylvaine 33 marico et un grant que je conépant »

4  Une recherche par annuaire téléphonique fait apparaître plus de 3000 « Legrand » dans le Nord-Pas-de-Calais, dont plus de 50 « Daniel » et il y en a beaucoup aussi de l’autre côté de la frontière.

5  Article 434-16 modifié par Ordonnance n°2000-916 du 19/09/2000>